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L’Éditorial de Venance Konan : Pourquoi un musée ?

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Ci - Culture - 11-09-2019 09:16 - Venance konan
A la mort d’Arafat DJ, le ministre de la Culture et de la Francophonie avait émis l’idée de lui construire un musée. Le moins que l’on puisse dire, c’est que cette proposition avait été diversement apprécié. Mais en y réfléchissant plus sérieusement, pourquoi pas, si le musée a pour rôle de conserver et exposer des objets dans un souci d’enseignement et de culture ?

Arafat DJ fait bien partie de notre histoire et de notre culture. Il a marqué une partie de notre jeunesse. Il a été un phénomène dont certains voudraient peut-être garder le souvenir pour l’avenir.

Je doute personnellement que ses fans actuels sachent ce qu’est un musée et ce que l’on y fait, mais demain peut-être, des personnes seront curieuses de connaître ce que ce phénomène a représenté pour son époque. En fin de compte, je félicite le ministre pour avoir évoqué la possibilité d’ériger un musée à la gloire d’une personnalité qui a marqué son époque. Qu’il me soit donc permis de faire un plaidoyer pour une autre personnalité qui, de mon point de vue, a aussi marqué notre histoire.

Il est vrai qu’elle n’a pas fait de « coupé-décalé », mais je crois que son parcours n’est pas pour autant inintéressant. Cette personnalité s’appelle Félix Houphouët-Boigny. Cet homme a créé le premier syndicat agricole africain, au temps de la colonisation, puis un parti politique qu’il a dirigé, le Rassemblement démocratique africain (Rda) qui avait des sections dans toutes les colonies françaises d’Afrique noire.

La section ivoirienne s’appelle Parti démocratique de Côte d’Ivoire (Pdci) et existe encore. Il fut le premier élu de notre pays à l’Assemblée nationale française où il fit adopter une loi qui mit fin au « travail forcé » qui n’était rien d’autre que de l’esclavage. Il devint de ce fait un héros dans toute l’Afrique noire française. Il faudrait peut-être aussi un musée dédié au « travail forcé » pour que nos générations actuelles sachent ce que c’était.

Ensuite il envoya, sur ses propres deniers, les premiers élèves de notre pays étudier dans de bonnes écoles en France, créant ainsi l’embryon de la première intelligentsia qui dirigera notre pays à son indépendance. A cette époque, l’école dans la colonie que nous étions avait pour seule finalité de faire de nous de bons auxiliaires des colons, si bien que c’était un enseignement de seconde zone, pour ainsi dire, qui était dispensé ici aux Africains.

Houphouët-Boigny a permis aux jeunes élèves ivoiriens d’avoir le même enseignement que les Français. Il fut ministre dans plusieurs gouvernements français, ainsi que premier maire de la ville d’Abidjan, puis Premier ministre du premier gouvernement constitué par des Noirs. Il a, par la suite, conduit notre pays à son indépendance et il l’a dirigé pendant trente-trois ans.

C’est lui qui a mené des actions concrètes pour faire de la poussière d’ethnies que nous constituions une nation, raison pour laquelle on l’appelle « le père de la nation ». On dit aussi que si le pays tient, malgré toutes les crises qu’il a connues depuis la mort d’Houphouët-Boigny, c’est parce que ce dernier lui a donné des fondations très solides. Son rayonnement ne se limitait pas à son pays. J’ai parlé du Rda. Mais durant tout son règne, il fut très respecté dans le monde entier et ceux que l’on appelait les « grands » de ce monde le consultaient régulièrement sur les affaires internationales.

Yasser Arafat, le leader palestinien, avait même voulu que le pays d’Houphouët-Boigny abrite la première rencontre entre Palestiniens et Israéliens. Edem Kodjo, ancien secrétaire général de l’Organisation de l’unité africaine (Oua) qui l’avait bien connu disait qu’il pouvait appeler n’importe quel Chef d’Etat dans le monde à n’importe quelle heure. Un tel homme ne mérite-t-il pas un musée ? Oh, comme tout homme, il a eu ses zones d’ombre, ses faiblesses, ses erreurs. Mais c’est tout cela qui fait sa grandeur.

Houphouët-Boigny est mort il y aura vingt-six ans en décembre prochain et l’on n’a jamais autant parlé de lui dans ce pays. Une partie très importante de notre classe politique est en train de se battre pour savoir qui a le droit de se proclamer son héritier. Mais apparemment, cela ne les intéresse pas du tout de savoir ce que devient l’héritage. Si nous plaidons pour que la mémoire d’Houphouët-Boigny soit préservée, ce n’est pas uniquement pour lui-même, mais pour que demain nous ne soyons pas amputés d’une partie de notre histoire.

Il y a avec lui tous ses compagnons de lutte que nous sommes en train d’oublier. Il est vrai qu’eux non plus n’ont pas fait de « coupé-décalé ». Lorsque nous aurons fini de les oublier, ce sera le tour de ceux qui lui ont succédé. Ils seront aussi vite oubliés qu’ils ont oublié celui qui leur a laissé un pays à diriger.

A côté des hommes et des femmes politiques, il y a aussi des artistes, des écrivains, des sportifs, des personnes qui ont contribué dans divers domaines à la gloire de notre pays. Au-delà des hommes et des femmes, il y a également des cultures de notre pays à conserver. Notre pays est composé d’une mosaïque de tribus. Qui connaît leurs histoires ? Comment voulons-nous former une nation, si personne ne connaît l’histoire des autres peuples ?

Il y a quelques mois, les Baoulé se battaient pour savoir qui de la mère et du fils devait régner sur leur royaume. Certains disaient que le trône était réservé aux seuls hommes, tandis que d’autres soutenaient que des femmes pouvaient s’y asseoir. Personne n’a été capable de nous situer exactement. Parce que l’histoire est en train de se perdre et même les vieux Baoulé sont en train de l’oublier.

Que savons-nous encore de l’histoire de la colonisation qui nous a façonnés tels que nous sommes aujourd’hui, tels que nos parents et grands-parents l’ont vécue ? Que savons-nous de la lutte pour acquérir notre indépendance ?

Avons-nous idée de ce que nous deviendrons lorsque nous aurons oublié toute notre histoire ? Comment peut-on savoir où l’on veut aller si l’on ne sait même pas d’où l’on vient ? Il ne s’agit pas là d’une phrase qui fait joli dans un texte ou dans une chanson de Bob Marley, mais de la triste réalité des peuples perdus.

Les peuples africains sont perdus, parce qu’ils ont effacé leur histoire. Ils n’ont plus aucun repère et ils sont ballottés au gré des intérêts de ceux qui savent ce qu’ils veulent.

VENANCE KONAN

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